Marine Tokyoïte et entrepreneuse au Japon | Expat’Interview #9

Carte d'identité

Salut salut Marine ! Donc toi tu es une jeune entrepreneuse française de 26 ans n’est-ce-pas ?

Oui tout à fait, je suis co-fondatrice d’une entreprise (IT, applications mobiles) que j’ai montée au Japon en juin dernier (2018) avec mon compagnon japonais après avoir effectué une licence (4 ans au Japon) dans une université à Tokyo dans le domaine des relations et du commerce international.

Ça a l’air génial ! Comment s’appelle ton entreprise ?

Notre entreprise s’appelle Sympathy (http://sympathy.world/). Notre première application mobile s’appelle WordWolf, un jeu du loup garou à base de thèmes et mots. Ce jeu, à la base japonais, a été traduit et localisé par moi. (voir plus bas pour les liens ! 😊)

WHOLE GAMEHOW TO PLAY

Nous avons choisi le nom « Sympathy » pour notre entreprise car c’est la traduction littérale de « kyokan », un concept japonais qui met en valeur l’empathie envers autrui.

Alors moi qui suis une grande fan du Japon et de la culture japonaise, je veux bien que tu m’en dises un peu plus là-dessus…

Eh bien le concept « kyokan » est à l’opposé de la société occidentale très portée sur l’individualisme et la compétition) afin de créer et maintenir le « Wa », l’harmonie japonaise pilier de leur culture.

Le concept du « kyokan » en quelques phrases : https://en.wikipedia.org/wiki/Kyokan

Et le « wa » : https://www.japantimes.co.jp/news/2016/12/17/national/media-national/western-culture-end-japanese-harmony/

Alors dis-moi, où es-tu expatriée exactement et depuis combien de temps ?

Ça fait déjà 7 ans que je vis au Japon, d’abord pour mes études et maintenant pour le travail. Je vis actuellement à Tokyo.

Dis m’en un peu plus sur ton chemin de vie. Comment ça se fait que tu es maintenant expat ? Quelle a été ta motivation ?

J’ai grandi à l’époque où les mangas commençaient à être très populaires en France (début 2000). J’ai été influencée par la culture pop japonaise et j’avais commencé à apprendre le japonais en autodidacte durant mes années collège. J’ai quitté la France très jeune après un baccalauréat général. Lycéenne, j’avais déjà effectué plusieurs séjours linguistiques d’été à Tokyo et je souhaitais y revenir sur une plus longue période afin de maitriser la langue et y continuer mes études. Après 3 ans d’études de la langue et de petits boulots, j’ai trouvé une université qui me plaisait énormément, et j’y ai été acceptée.

Quel a été le point de non-retour, après lequel tu as su que tu partirais ?

Comme je dépendais entièrement de mes parents financièrement, je ne pouvais pas être à 100% sûre de partir à la période choisie. En plus de cela, les évènements de Fukushima en 2011 (mon année de départ) ont rendu les choses un peu plus compliquées que prévu, et j’ai dû modifier et ajuster mes plans d’expatriation. J’ai toujours fait de mon mieux pour partir et préparer ma future expatriation, notamment en récoltant le plus d’informations possible sur la vie au Japon.

Qu’as-tu ressenti à ce moment-là ?

De l’excitation !

Qu’est-ce-qui t’a fait choisir cet endroit dans le monde en particulier ?

Tokyo était la ville étrangère dans laquelle j’avais passé le plus de temps en tant que touriste (3 mois), et j’aimais ce dépaysement total.

Combien de langues parles-tu ? Quelles sont-elles ?

Je parle 4 langues : français, anglais, espagnol et japonais. J’ai pris quelques cours d’allemand et de chinois à la fac, mais je ne peux pas parler couramment.

En quoi parler japonais avant d’arriver sur place t’a aidée dans ton expatriation ?

Pour tout : trouver un boulot, pour trouver un endroit pour vivre, me faire des amis et simplement pour le quotidien. Aussi pour toutes les démarches. Le Japon est un pays où la paperasse et autres procédures sont extrêmement complexes. Ouvrir un compte en banque ou remplir des papiers prendrait énormément de temps si l’interlocuteur ne parlait que japonais. Et même en parlant japonais couramment, c’est souvent très long car il y a toujours toutes sortes de « vérifications » supplémentaires qui ne s’appliquent qu’aux étrangers.

As-tu rencontré des difficultés particulières à ton installation ?

Oui, pour trouver un logement. Louer un appartement au Japon en tant qu’étranger est compliqué car beaucoup de propriétaires refusent les candidatures sans même les inspecter. Même en étant accepté par le propriétaire, on peut se voir demander des garanties supplémentaires (loyer supplémentaire, société garante payante, etc.).

Est-ce-que tu conseillerais d’apprendre la langue avant de venir ?

Oui, sans hésiter.

Où as-tu trouvé le plus d’infos et les meilleures infos sur l’endroit dans lequel tu t’es expatriée ?

Internet !

Quelle a été la partie la plus difficile de ton expatriation en général ?

S’adapter à la communication japonaise et apprendre à « décoder » leurs mots ou formules de politesse. Par exemple : un japonais ne dira pas directement « non » pour refuser, mais passera par diverses formules de politesse qu’il faut être capable de détecter pour éviter de le mettre mal à l’aise en tentant de lui soutirer un « oui » par des négociations.

Oui, je vois parfaitement ce que tu veux dire ! Maintenant que tu es partie, penses-tu que tu aurais dû te préparer différemment à ton expatriation ?

Non, car je pense qu’au final il n’est jamais possible d’être entièrement prêt à s’expatrier (en dehors des informations disponibles sur internet sur la société japonaise et les mœurs et coutumes). L’expatriation peut prendre mille et une tournures différentes selon les personnes que l’on rencontre et les choix que l’on fait sur place.

Je suis entièrement d’accord. Justement, que penses-tu que tu aurais pu faire différemment à ton arrivée sur place ?

J’aurais dû rechercher un autre logement à mon arrivée. Après quelques années sur place, je me suis rendue compte que la Guest House que je louais était très chère pour le lieu (banlieue, loin du centre) et l’état du bâtiment (très vieille maison japonaise peu entretenue).

Le jour où tu es arrivée, est-ce-que tu t’es sentie perdue ?

Pas vraiment. J’ai emménagé avec mon compagnon très rapidement. Après mon arrivée nous nous voyions quotidiennement et nous avons pris un appartement ensemble au bout de 4 mois au Japon.

Est-ce-que tu as réussi à te faire facilement des amis ?

Beaucoup de connaissances, mais les vrais amis se comptent sur les doigts de la main (comme partout).

Est-ce-que ce sont plutôt des locaux ou des expatriés comme toi ?

Les deux.

Est-ce-que tu dirais qu’il est facile de se fondre dans la masse à Tokyo ?

Non : peu importe le nombre d’années passées au Japon, un étranger restera un étranger. Le physique y étant pour beaucoup, les japonais peuvent avoir tendance à se souvenir de moi comme « l’étrangère du coin », plutôt que comme moi en tant qu’individu avec ma propre personnalité.

Quels conseils donnerais-tu à quiconque voudrait s’expatrier au Japon ?

Ne pas venir en pensant que le Japon est un pays paradisiaque. C’est souvent ce qui amène à un rejet du pays et à une énorme déception. Ne pas essayer de « devenir » japonais dans l’espoir d’être accepté. Rester soi-même et privilégier les amitiés et relations sincères qui vous acceptent tel que vous êtes. Et si vous n’aimez pas les grandes villes et la foule, il vaut mieux éviter de vivre à Tokyo.

Ça aussi j’en sais quelque chose, j’étais à Tokyo cet été et je n’avais jamais vu autant de monde de toute ma vie. Bon, rentrons un peu plus dans les détails maintenant ! Est-ce-que tu as dû t’ajuster à la nourriture ?

Non j’aime beaucoup la nourriture japonaise, que je cuisine quotidiennement à la maison. Mais la nourriture et les aliments disponibles en supermarché étant différents de la France, j’ai appris une nouvelle façon de cuisiner ainsi qu’un tout nouveau rapport vis-à-vis de la nourriture.

Est-ce-que tu as dû t’ajuster aux gens ?

Oui, j’essaie de passer le plus inaperçue possible. Certains japonais peuvent se sentir stressés en présence d’étrangers s’ils n’en ont jamais rencontré auparavant.

Est-ce-que tu as dû t’ajuster à la législation ?

L’obtention d’un visa peut être compliquée, et il faut être sûr(e) d’avoir le bon visa pour exercer une activité, vérifier le nombre d’heures maximum autorisées pour un petit boulot, quels secteurs sont interdits aux étrangers, etc.

Est-ce-que tu as dû t’ajuster au climat ?

La météo est assez compliquée au Japon. Surtout l’été, très chaud et humide. Certaines maisons sont très mal isolées, rendant l’intérieur encore plus chaud que l’extérieur (ou froid pendant l’hiver). Cette année, nous avons encore 32 degrés à Tokyo alors que nous sommes en octobre. Il y a aussi beaucoup de typhons qui nous forcent à rester cloitrés chez nous et à prendre certaines précautions le temps qu’ils passent.

Est-ce-que tu as dû t’ajuster à l’habillement ?

La mode japonaise privilégie le mignon sur le sexy. Il y a beaucoup de rose et de froufrous. Les japonaises sont globalement plus petites que les occidentales. Les chaussures m’allant (taille 38 en France) sont souvent les plus grosses pointures disponibles ici. Certaines boutiques de chaussures ne proposent que des pointures classées comme « Small », « Medium », ou « Large ». Les pantalons des marques japonaises sont trop petits pour celles qui font un 38 ou plus en France. Il faut privilégier les marques japonaises « internationales » (UNIQLO), ou les marques étrangères (GAP, ZARA…).

Dans quel sens as-tu dû t’ajuster aux coutumes japonaises, la façon de travailler ?

A la maison, pas du tout, je reste comme je suis. Dans le monde du travail (lorsque je faisais des petits boulots), j’ai dû m’ajuster au service client japonais, qui est selon moi le plus strict et le plus codifié du monde. Cette adaptation peut être compliquée pour un français car l’employé est considéré comme inférieur au client et aura toujours tort face à ce dernier, quelle que soit la situation.

Par exemple, lorsque je travaillais dans une petite boutique située dans un grand centre commercial de Tokyo, il fallait lors de chaque ouverture matinale se placer devant la boutique, les mains croisées, celle de droite sur celle de gauche, un grand sourire sur le visage, et saluer 5 bonnes minutes les clients entrant tout en faisant courbettes sur courbettes : « bienvenue », « merci d’être venu chez nous », « regardez nos produits »… Le client (qui est Dieu, au Japon) n’a jamais tort, et il faut immédiatement s’excuser pour chaque acte qui pourrait le contrarier (se tromper de commande, faire tomber une pièce de monnaie devant lui, se tromper de mot dans la phrase que l’on voulait dire…).

Dans certains centres commerciaux « haut de gamme », le personnel qui veut prendre sa pause et aller dans les locaux réservés au staff doit s’incliner devant le client devant la porte qui relie le centre commercial aux locaux des employés. Ainsi, nous montrons une forme de respect au client en prenant notre pause « humblement » et en quelque sorte nous excusant de nous éloigner de notre lieu de travail.

Maintenant que j’ai ma propre entreprise, je travaille chez moi et j’évite le train bondé tous les matins et soirs, qui était un énorme facteur de stress pour moi.

Y a-t-il autre chose que tu aimerais dire sur les différences de coutumes et que je n’ai pas demandé ?

Oui, au Japon la valeur de l’argent est totalement différente de chez nous. Peut-être que c’est parce que les salaires sont un peu plus élevés au Japon qu’en France.

Au Japon, il y a par exemple la culture du « o-tooshi ». C’est une petite assiette plus mince qu’une entrée que le restaurant fait payer au client en guise de « frais de table ». Ce tarif (d’environ 5 euros par personne) est obligatoire dans la plupart des bars servant de l’alcool. Beaucoup de restaurants ont une politique d’annulation et demandent des frais (parfois très chers) que le client doit payer s’il annule sa réservation dans le restaurant.

Il y a aussi beaucoup d’autres situations dans la vie quotidienne qui requièrent de payer des frais qui peuvent être incompréhensibles pour un étranger. Pour les Tokyoïtes dont le salaire est plus élevé que dans les autres régions, il est plutôt banal de dépenser 100 euros par-ci par-là. Par praticité, beaucoup de japonais préfèrent payer pour recevoir un service plutôt que de demander l’aide d’un proche ou d’un voisin.

Sous prétexte que c’est « ennuyant », ma belle-soeur japonaise a refusé mon aide lorsque je lui ai proposé de mettre en vente sa télé sur internet et a préféré à la place payer 50 euros pour qu’une entreprise vienne la récupérer.

Je vois… j’aimerais te poser une dernière question sur les coutumes : lorsque tu étais étudiante, est-ce-que tu as dû t’ajuster à l’enseignement « à la japonaise » ?

Oui. Les universités japonaises requièrent peu de « critical thinking » en général. Beaucoup de cours proposent des examens sous forme de QCM. Mon université était différente et assez globalisée, mais j’ai quand même eu peu de rédactions ou commentaires à faire par rapport à mes années lycée en France. Les japonais sont toujours très surpris lorsque je leur dis qu’en France, les lycéens doivent rester 4 heures pour rédiger un examen de philosophie.

Marine, je te remercie d’avoir partagé autant d’informations durant cette interview ! Je suis certaine que cela en aidera plus d’un(e). Pour conclure, comment décrirais-tu ton expatriation au global ?

Mon expatriation s’est dans l’ensemble bien passée, sinon je ne serais pas restée 7 ans. J’ai eu de la chance de pouvoir monter mon entreprise avec mon compagnon et de pouvoir travailler depuis mon domicile en faisant ce qui me plait.

L’entrepreneuriat est selon moi une excellente option pour de profiter de la vie au Japon « à son rythme » et en travaillant à sa façon. Il n’y a « que » 10 000 français expatriés résidant au Japon, et le chiffre n’augmente pas radicalement, ce qui veut dire que l’adaptation est difficile pour beaucoup.

La distance et la séparation familiale est certainement le sujet le plus récurrent quant aux difficultés rencontrées lors de l’expatriation au Japon. Je pense que le Japon est un pays fascinant. En revanche, beaucoup de français que je rencontre et qui ont déjà une longue expérience en tant qu’expatriés ne savent pas s’ils veulent rester au Japon toute leur vie.

Je pense que c’est une question difficile à laquelle on ne peut jamais vraiment avoir de réponse. Certains expatriés se sentent bien les 10 premières années, puis décident de rentrer en France du jour au lendemain car le Japon ne leur convient plus. Certains passent par la même étape au bout d’un an à peine. Mais certains sont au Japon depuis 40 ans, et s’y sentent très bien !

Une dernière chose à ajouter peut-être ? 😊

Pour plus d’informations sur l’entrepreneuriat en tant qu’étranger et la recherche d’emploi au Japon, voici une de mes interviews sur le site Tokyo Interlopers :

https://tokyointerlopers.com/2018/09/12/sclerotic-and-antiquated/


Je suis absolument ravie de vous présenter aujourd’hui l’interview de Marine, qui m’a donné un nombre faramineux d’informations de qualité sur sa vie d’expatriée à Tokyo ! Retrouve vite le jeu mobile de Marine sur l’iTunes Store et le Play Store !


Si toi aussi tu es expat’ ou que tu l’as été, participe à mon projet et raconte ton histoire en remplissant le questionnaire qui se trouve sur cet article pour avoir l’opportunité d’être publié sur mon blog !

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Hey there! Nice to meet you, my name is Lilly, I'm 25 and I currently live as a french expat' in Singapore. Here on my blog I talk about everything and anything related to travel and expatriation, and also the things I like and anything in between. Don't forget to subscribe to follow my adventures!

2 thoughts on “Marine Tokyoïte et entrepreneuse au Japon | Expat’Interview #9

    1. Je suis super contente que tu t’y sois retrouvée !!! Marine a vraiment pris du temps pour répondre à mes questions ce qui rend son interview particulièrement intéressante 🙂

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